Amour de soi | Mieux-être

Andree BOULAY | L’hypersensibilité: une construction identitaire.

Rouyn-Noranda – Fin des années 60

Publication de Andree Boulay Blogue

8 février 2026

Longtemps, j’ai voulu croire que mon hypersensibilité était un trait de caractère. Aujourd’hui, je sais qu’elle est la conséquence d’une stratégie d’adaptation.

Je suis née en 1962, à une époque où les parents nord‑américains, pour la plupart issus du baby‑boom, étaient des adultes gentils et intelligents, mais souvent immatures sur le plan affectif, eux-mêmes élevés dans une culture qui ne valorisait ni l’introspection ni la conscience émotionnelle. On prenait soin des enfants de l’extérieur : un toit, des repas, des vêtements propres, l’école, la sécurité matérielle. Tout semblait en ordre. Mais quelque chose d’essentiel – la sécurité affective, la présence émotionnelle, la protection intérieure – restait un territoire largement ignoré. Comme beaucoup de ma génération, j’ai grandi dans cette forme de négligence involontaire, douce en apparence mais profondément structurante. Et c’est là, dans cet espace silencieux, que s’est installée l’hypervigilance : ce mécanisme que j’ai développé lorsque personne ne m’offrait la sécurité nécessaire pour me détendre dans le monde.

Ce n’est que beaucoup plus tard, à l’âge adulte, que j’ai découvert les travaux d’Abraham Maslow¹, ce chercheur qui proposait une pyramide des besoins humains. Ce fut une révélation. Pour la première fois, je pouvais mettre des mots clairs sur un malaise que je portais depuis l’enfance. Selon Maslow, un enfant ne peut se développer harmonieusement que si ses besoins fondamentaux sont comblés. Dans mon cas, ma sécurité physique n’avait jamais été menacée : j’avais eu un foyer, de la nourriture, une routine stable. Mais un autre type de sécurité, plus subtil et pourtant essentiel, avait fait défaut : la sécurité affective. Personne ne m’avait appris que mes émotions avaient une place, que mes peurs pouvaient être accueillies, que ma vulnérabilité n’était pas un danger.

Or, pendant longtemps, ne cherchant qu’à plaire pour survivre, j’ai instinctivement cherché à m’adapter afin de compenser ce manque de repères. Depuis ma perception enfantine de la réalité, j’ai donc développé un mécanisme d’hypervigilance, en portant une attention aiguë et constante aux moindres variations d’humeur autour de moi, tout en me barricadant dans mon silence intérieur. Je me souviens d’avoir tout fait pour être la plus adaptée possible, la plus facile, la plus discrète. Pourtant, peu importe mes efforts, je ne parvenais jamais à combler les attentes implicites, surtout celles des êtres censés prendre soin de moi. Leur regard, même bienveillant, pesait comme une injonction silencieuse à être plus calme, plus forte, plus docile. À cette époque, j’ignorais que le silence intérieur que je m’imposais avait un prix.

Évidemment, ce mécanisme qui m’a protégée enfant a fini par devenir une manière d’être au monde, me conduisant à l’épuisement – mental, émotionnel, physique. Pourtant, je sentais bien que quelque chose en moi se contractait depuis toujours, comme une respiration retenue. Sans encore pouvoir le nommer, je pressentais que cette tension avait façonné ma sensibilité. C’est ainsi que l’hypervigilance – état conditionné par une panoplie de pressions extérieures – s’est lentement transformée en ce que l’on appelle aujourd’hui hypersensibilité.

Naturellement, pendant des années, j’ai cherché à donner un sens à cette hypersensibilité qui me gouvernait. Et comme beaucoup de personnes de ma génération, je me suis tournée vers les discours New Age, très présents à partir des années 80 et 90. On y décrivait l’hypersensibilité comme un don, une vibration plus fine, une capacité intuitive supérieure. C’était séduisant, presque réconfortant. Après tout, qui ne voudrait pas croire que sa souffrance est en réalité une forme d’éveil? Mais avec le temps, j’ai compris que cette vision enjolivée masquait l’envers du décor. Mon hypersensibilité n’était pas un privilège spirituel : c’était la trace d’une hypervigilance fortifiée depuis l’enfance, un système nerveux resté en alerte faute d’avoir connu la sécurité affective. Le New Age m’offrait des mots lumineux, mais il ne m’aidait pas à comprendre la racine de mon épuisement. Il me demandait d’aimer ma sensibilité alors que je n’avais jamais eu la chance de me sentir en sécurité.

Aujourd’hui, l’hypervigilance fait encore partie de ma vie, mais elle est plus discrète, moins envahissante. J’ai appris à la voir autrement. Non plus comme un défaut à corriger, ni comme une identité à défendre, mais comme une expérience de vie qui cherche à se pacifier. Je comprends maintenant que cette sensibilité extrême n’est ni une mission spirituelle ni une malédiction, mais la trace d’un système nerveux qui a fait de son mieux pour survivre au manque de repères affectifs. Et c’est dans cette reconnaissance – simple, honnête, lucide – que quelque chose en moi a commencé à se détendre. Je ne cherche plus à devenir une autre, mais plutôt à faire la paix avec celle que j’ai dû être pour traverser mon enfance.

Bien entendu, j’ignore où cette énième introspection me mènera et, entre vous et moi, cela n’a guère d’importance. Aujourd’hui, je réalise la fausseté de chercher à me « guérir » comme on répare un objet brisé, et l’erreur de vouloir effacer les traces de ce que j’ai vécu. Je cherche simplement à comprendre, à reconnaître, à apprivoiser. À laisser tomber, peu à peu, les réflexes de survie qui m’ont tenue debout si longtemps. À offrir à mon système nerveux ce qu’il n’a jamais vraiment reçu : un peu de douceur, un peu de sécurité, un peu de repos. Dans mon dictionnaire, cela s’appelle s’ouvrir à la sagesse de sa conscience émotionnelle.

Bref, si je partage tout cela aujourd’hui, ce n’est ni pour condamner ni pour instruire, mais pour ouvrir un espace de réflexion où certains d’entre vous pourront peut‑être se reconnaître et oser se voir au‑delà du voile. Car derrière l’hypersensibilité, il y a toujours une histoire. Et derrière cette histoire, un être humain qui a fait de son mieux pour traverser le chaos de son existence. Pour ma part, c’est à partir de cette vérité-là que j’apprends, dans l’ici et maintenant, à faire la paix avec l’enfance qui m’a été offerte, en cessant de vivre pour répondre au confort affectif de celles et ceux qui croisent ma route, et en me concentrant sur la construction d’une vie qui me ressemble.

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¹ Abraham Maslow (1908-1970)

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