Amour de soi | Mieux-être

Thierry DESBONNETS | Le vivant le plus sage.

Photo de Perry Wunderlich provenant de Pexels

Publication de Thierry Desbonnets

13 mai 2022

Je cherche à savoir quand un homme est un homme…

Sur la place d’un village (et il se pourrait que ce soit dans n’importe quel village du monde pourvu qu’il soit un peu perdu), sous un arbre, un vieil homme se reposait. Il aimait à s’assoir là du levant au couchant, toujours souriant et l’œil en éveil. Quand personne ne venait troubler la calme de la place, on aurait dit qu’il parlait aux oiseaux. Il écoutait leurs chants, admirait les arabesques invisibles qu’ils dessinaient dans le ciel et se réjouissait d’entendre piailler les petits dans leur nid. Les chiens qui passaient par là venaient tous chercher près de lui la chaleur d’une caresse, tantôt, c’est sa main qui les dispensait, tantôt la sourde mélopée de sa voix. Ils semblaient se comprendre. Parfois, il se penchait sur une fleur, capable d’admirer les lents mouvements de ses pétales qui s’ouvraient à l’aube et se refermer au crépuscule. Il la regardait comme on est au ballet, dans un silence admiratif, comme s’il découvrait ce spectacle pour la première fois et tombait éperdument amoureux de cette petite danseuse qui s’ouvrait devant lui.

Son cœur bondissait de joie, c’était évident, à chaque fois qu’il voyait les enfants qui jouaient sur la place. Il ne pleurait pas sa jeunesse, il exultait à sentir la joie, l’énergie et l’insouciance que les petits mettaient à exercer leur force vitale dans ses affrontements pour de rire et dans ces simulacres où ils faisaient comme les grands, l’esprit de sérieux et de drame en moins. Les filles comme les garçons, chacun occupé à son rôle, l’amusaient, non qu’il les trouva ridicules, bien au contraires, car chacun d’entre eux le touchait. Il semblait percevoir chez eux des grâces à tous les autres invisibles.

Assis sur sa place, il entendait les conversations, sans jamais s’en mêler. Il n’était pas curieux, mais étrangement à l’écoute. Il n’avait en fait jamais rien à répondre à la place d’un autre et son esprit paraissait bien incapable du moindre jugement. On le disait pourtant profondément sage, mais jamais il ne faisait la leçon à qui que ce soit. On avait même le sentiment inverse, il prenait leçon de tout, leçon de tous, sans faire valoir son avis contre l’avis d’un autre. Cet homme-là ne cherchait pas à avoir le dernier mot, car les mots ne sont pas le premier langage du cœur, Il accueillait les choses pour ce qu’elles étaient et les gens comme ils venaient. Il semblait savoir que c’est ainsi qu’il convient de faire, pour ne pas s’opposer aux mouvements de la vie et en tirer la force d’aller, comme une voile tendue par le vent qui seule permet de tracer une route là où il n’y avait que courant d’air.

Un voyageur vint à passer par ce village. Son habit avait certes amassé beaucoup de poussière, mais ce n’étaient pas les hardes d’un pauvre errant, plutôt la tenue robuste d’un aventurier aguerri. Il disait chercher la sagesse puisqu’il avait déjà la fortune. On lui dit d’aller voir le vieil homme de la place.

« – Bonjour noble vieillard. J’entends raconter que tu es l’homme le plus sage qu’ait connu ce village, peut-être même ce pays. Certains, qui n’ont pas voyagé comme je l’ai fait, imagine même que tu es, après les dieux et les prophètes, le vivant le plus sage.

– Ne crois jamais ce qu’on te dit voyageur. Tant que tu ne sais pas les choses par toi-même, fais comme si personne ne les connaissait. N’écoute rien pour vrai ni pour faux. Les choses vraies ne se raisonnent pas. Elles résonnent en nous comme le font les notes justes qui créent l’émotion. La signification est seconde, elle est pour l’esprit, pas pour le cœur.

– Je te crois vieil homme, et donc ne te crois pas. Entends pourtant ma question. Elle me fait voyager depuis déjà des lunes et des lunes. Je cherche à savoir quand un homme est un homme, quand il est une bête et quand il est un dieu. Je veux, à coup sûr, savoir quand il est humain et quand il ne l’est plus. Je cherche à comprendre quand espérer en son humanité et quand en désespérer. Quand l’aimer, quand m’en défier, quand le haïr?

– Si j’avais ta réponse, je serais déjà Dieu au jour du jugement dernier. Je ne suis pourtant moi-même qu’un de ces hommes dont tu cherches à savoir quand il est un homme. Tu n’auras pas ta réponse par moi. D’ailleurs, si tu veux vraiment qu’elle soit ta réponse, ce n’est pas à moi qu’il faut que tu la poses, mais bien à toi. Quelle réponse te donnerais-tu?

– Je n’en sais rien!

– C’est un bon début, continue.

– L’homme est cette drôle de bête qui ignore en être une. Sans doute la plus sauvage d’entre elles puisque elle est capable de justifier sa violence par le discours.

– En le mettant ainsi du côté des bêtes, tu en fais un inhumain plus qu’un humain, c’est un choix qui se tient.

– Je ne veux pas, vieil homme, nous condamner tous ainsi à l’enfer, du moins à cet enfer dont nous sommes capables d’entretenir le feu de ce côté-ci de la mort, avant qu’elle ne décide pour nous des autres formes que nous prendrons.

– Parle-moi alors de cet autre versant de la montagne humaine, ce versant qui connaît le soleil. Dis-moi quels bons côtés tu vois à l’homme?

– Je vois un être qui n’a pas d’autre raison de vivre que d’aimer et se sentir aimé, un être dont c’est le seul trésor et l’unique semence. Je vois en l’homme le rêve d’un homme, sa promesse et son avènement. Il est paradoxalement solitude et communauté, écoute de soi et écoute de l’autre, aussi animal que divin. Il ne croit pas en la fatalité, il croit en son destin. Il sait que le bonheur n’obéit pas à sa volonté, mais que c’est un choix, l’option qu’il s’est choisie, parce que le bonheur s’augmente en le partageant et diminue en se le réservant. Un homme sait être une femme, une femme sait être un homme. L’enfant sait être un vieillard et le vieillard un enfant.

– Voyageur, quelle que soit ta réponse c’est ta réponse, et ta réponse est ce que tu crois être la réponse. Mais je te donne un avis : trouve ton village et trouve ta place, comme j’ai dû moi-même le faire. Qui sait si un jour, un voyageur n’y passera pas… »

C’est étrange cette attirance que beaucoup d’entre nous avons pour le coucher de soleil. Notre raison nous dit que c’est le signe de la tombée de la nuit tandis que notre cœur continue d’y voir un signe éclatant de lumière.

Peut-être est-ce dû à ce sentiment que le soleil, en messager des feux de l’Univers, ne nous regarde plus de haut à cette heure du crépuscule approchant, mais se met à notre hauteur, face à nous, sans surplomb, comme pour nous promettre de ne pas nous laisser seul bien longtemps.

Son visage à l’horizon face au notre, il nous redit : « Souviens-toi bien de moi. Ce n’est que dans le visible que je semble te quitter, mais dans l’invisible, je continue d’être présent, pour toi, pour tous, et je reviens vite. Je suis déjà pour toi le jumeau de l’aube. Ce signe étonnant d’une renaissance qui accepte d’abord de passer par la mort. »

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© Thierry Desbonnets | Bouts d’zen
LE VIVANT LE PLUS SAGE (2022)

Chères lectrices, chers lecteurs, Prenez avis que ce texte a été publié pour l’intérêt informatif qu’il représente en lien avec le thème abordé sur ce blogue. Bien que je sois vigilante quant à la crédibilité de sa source, votre discernement doit prévaloir en tout temps. Utilisez-le. Votre hôtesse, Andree Boulay.

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