
Extraits de
Éditions Livre de Poche (2007)
« N’oublie pas les chevaux
écumants du passé »
Je voudrais faire partager ce trouble fondamental sans lequel nous restons des ergoteurs et des pédants. Il n’y a pas d’un côté le monde avec ses guerres, ses tortures, ses horreurs et de l’autre les hommes qui s’en indignent. Il n’y a qu’un monde. Et tout ce qui respire sous le soleil partage un souffle, un seul!
« Cette humanité qu’on déverse devant moi comme de l’eau de vaisselle dans l’auge d’un porc est bien la mienne. Je ne puis en rien prétendre être au-dessus d’elle d’un iota. Ce lieu est le mien. Cette misère des cœurs et la mienne. Cette détresse qui traîne et qu’on « éructe » parfois en envie de meurtre ou de suicide est la mienne. Il n’est rien dont je ne résonne, dont je ne sois aussi ébranlée, fût-ce à mon insu. »¹
Une phrase de Borges² me frôle: « Et puisque les mers ourdissent d’obscurs échanges, on peut dire que chaque homme s’est baigné dans le Gange. » Voilà l’intuition première de toutes les grandes cosmogonies et le fond de la physique quantique. « Quiconque n’est pas frappé d’effroi devant les découvertes de la physique quantique n’y a rien compris. » (Niels Bohr³). Premièrement, tout est relié. Deuxièmement, rien n’existe – il n’y a pas de matière.
La seule chose existante, c’est la relation, le tissu vibratoire de la relation.
Puisque les mers ourdissent d’obscurs échanges, nous pouvons dire que les âmes humaines ourdissent d’obscurs et de lumineux échanges et que chaque homme a dansé au carnaval de Rio, baigné dans son sang à Bagdad ou au Rwanda, manié la machette ou la Kalashnikov, composé le requiem de Mozart.
Comment ne pas évoquer le ballet le plus fou, le plus vrai, le plus hallucinant de toute la littérature: le prince Mychekine et Rogojine⁴, tremblant, pleurant, qui se tiennent la main, se caressant l’un l’autre la tête et les cheveux tandis que gît devant eux le sublime corps de Nastassia assassinée. Qui a tué? Qui est vivant? Qui est mort? La réponse passe entre les deux yeux de chacun des protagonistes vivants et morts. Il n’y a pas un qui, depuis longtemps, ne se soit perdu dans l’autre.
Sans ce trouble fondamental, nous ne sommes pas en mesure de commencer « nos humanité », ni d’entrer en vie et en vérité.
En dressant un mur contre la haine du monde, sa laideur, sa tristesse, sa vélanité, sa dépression – comme si tout cela ne nous concernait pas –, nous nous ôtons le seul puissant outil de changement: la conscience que ce monde n’est rien d’autre que le précipité chimique de toutes mes pensées, de toutes mes peurs, de toutes mes cruautés.
Mais dès que je cesse de voir le monde en dehors de moi, séparé de moi pour le réintégrer, l’incorporer – je suis revenu dans le monde (et le monde est revenu en moi) –, alors une issue se dessine, et la sensation d’impuissance cesse!
Ce lieu que je suis, où je me tiens est transformé.
À la question: « Que puis-je faire pour le monde? », Suzuki Roshi⁵ répondait: « Clean up your own corner! » De ce « coin » nettoyé jaillit la source. Qui a dégradé un seul homme à dégradeé le monde. Qui sauve une âme sera fêté au ciel comme sauveur du monde.
Voilà la charnière! Celui qui a vu son ombre est plus grand que celui qui a vu les anges. Celui qui a touché ses abîmes et qui pourtant choisi la vie met le monde debout.
Souvent nous prenons refuge dans « l’amour » – ou ce que nous tenons pour l’amour: soit l’absence apparente de crime et de violence. Nous « aimons » pour échapper à nous-mêmes, à notre propre persécution; nous devenons alors pacifistes, sans couleur, sans éros, anémiés, vite esquivés quand un conflit s’annonce, inaptes à nous colleter à l’agression et au rejet.
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¹ Christiane Singer | Rastenberg (2011)
² Jorge Luis Borges (1899-1986)
³ Niels Henrik David Bohr (1885-1962)
⁴ Fiodor Dostoïevski | L’Idiot (1874)
⁵ Shunryu Suzuki Roshi (1904-1971)
© Christiane Singer | Sur les traces de Christiane Singer
N’OUBLIE PAS LES CHEVAUX ÉCUMANTS DU PASSÉ (2007)
Chères lectrices, chers lecteurs, Prenez avis que ce texte a été publié pour l’intérêt informatif qu’il représente en lien avec le thème abordé sur ce blogue. Bien que je sois vigilante quant à la crédibilité de sa source, votre discernement doit prévaloir en tout temps. Utilisez-le. Votre hôtesse, Andree Boulay.
