
Extraits de
Albin Michel (2005)
N’oublie pas les chevaux écumants du passé
La phrase impertinente de Flaubert¹ : « Le rêve de la démocratie est d’élever l’ouvrier au niveau d’imbécillité du bourgeois », se laisse cruellement moduler ainsi : « Le rêve de la société industrielle avancée est d’élever la femme au niveau de fonctionnalité synthétique et aseptique de(s) (certains) hommes. »
Tout ce qui fait la nature singulière des femmes et déprécié. Pire : arraché au secret naturel de l’être et exposé à la lumière crue des projecteurs. Les cycles lunaires qui les relient au mouvement des planètes, la silencieuse alchimie de la gestation, la métamorphose de la fécondité matricielle en fécondité de l’esprit. Tout cesse d’être vécu par les femmes comme une haute distinction pour devenir entrave ou handicap dont la recherche génétique a promis de les délivrer.
C’est dire que la sujestion chimique et médicale a pris sans transition le relais des soumissions parentales ou conjugales d’autrefois. Charybde² le cède à Sylla³.
Mais ne sont-ce pas ces particularités féminines et les fragilités qu’elle causent, diront certains, qui ont précipité les femmes dans la servitude et la dépendance ? N’est-il pas compréhensible qu’elles tendent à s’en délivrer comme d’oripeaux encombrants ?
Quel malentendu !
Ces mêmes spécificités ont été leur royauté dans d’autres temps et d’autres civilisations matrilinéaires. La mise en dépendance n’est possible que lorsque le subtil mécanisme de l’autodénigrement, de l’autodépréciation est mis en place.
C’est l’abdication de leur propre noblesse, le rabaissement consenti, le mépris (souvent hérité) d’elles-mêmes qui les y jette – l’oubli de la vieille alliance entre les femmes et les dieux. Aucun joug, aucune domination ne peut vaincre de l’extérieur si, à l’intérieur de la citadelle, la reddition n’a pas déjà commencé. En jugeant encombrantes leurs spécificités biologiques et créatrices, les femmes ont consenti à être promues… à leur propre destitution.
Une percée de mémoire : le rite que contait une vieille Indienne – Hopie – ou mieux : qu’elle transmettait, car comment, sinon, serait-il, pendant tant d’années, resté imprimé comme un mandala autour de ma pupille ?
« Voilà, disait-elle. Au milieu, nous plaçons les petites filles blanches, impubères, puis autour d’elles, en cercle, les jeunes filles tout juste entrées dans le cycle du sang, puis les femmes rouges dans l’éclat de leur fidélité, puis les femmes blanches sorties du cycle et les anciennes à l’extérieur veillant sur la spirale des vivantes… »
Ce mandala, il n’est que de le laisser un instant agir pour me guérir de la polémique âcre dans laquelle j’ai glissé.
« Voilà, disait-elle, comme nous, nous faisons. »
Je ne sais pas ce qu’est le féminin, disais-je. Je sais seulement une chose avec certitude : c’est qu’il constitue un immense et impressionnant mystère. Et pour l’avoir traversé de part en part, du noyau et bientôt jusqu’au cercle intérieur, dans un don entier, je n’ai plus la moindre raison de cultiver la mode du jour.
« Qui épouse l’esprit du temps sera vite veuf », selon la mise en garde de Kierkegaard⁴, je crains même : cocu. Sans le féminin, une société est condamnée à mort.
Qui prendra soin de la vie dans ses manifestations multiples et infinies ? Qui chantera la mélopée rauque du monde créé ? Parfois, me disait un ami cher, il n’y a plus que les femmes qui puissent nous sauver de nous-mêmes. Les femmes et le féminin au cœur des hommes.
J’appelle « féminin » cette qualité que la femme réveille au cœur de l’homme. J’appelle « féminin » le pardon des offenses, le geste de rengainer l’épée lorsque l’adversaire est au sol, l’émotion qu’il y a à s’incliner…
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¹ Gustave Flaubert (1821-1880) | Wikipédia
² Charybde, créature mythique | Wikipédia
³ Sylla ou Lucius Cornelius Sulla (138-78 av. J.-C.) | Wikipédia
⁴ Søren Kierkegaard (1813-1855) | Wikipédia
© Christiane Singer | Wikipédia
N’OUBLIE PAS LES CHEVAUX ÉCUMANTS DU PASSÉ (2005)
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